
Une croissance minière spectaculaire, mais une population toujours enfermée dans la pauvreté
Le chiffre de 85,3 % diffusé sur les réseaux sociaux est authentique, mais il doit être replacé dans son contexte. Derrière la croissance annoncée par les institutions financières se cache une économie minière qui …
Le chiffre de 85,3 % diffusé sur les réseaux sociaux est authentique, mais il doit être replacé dans son contexte. Derrière la croissance annoncée par les institutions financières se cache une économie minière qui enrichit encore trop peu la population congolaise.
Une image devenue virale présente la République démocratique du Congo comme le pays ayant la plus forte proportion de personnes vivant avec moins de trois dollars par jour. Elle associe ce chiffre au président Félix Tshisekedi et affirme que 85,3 % de la population congolaise vit dans l’extrême pauvreté.
Le chiffre de 85,3 % n’est pas inventé. Il figure effectivement dans les données de la Banque mondiale. Cependant, il correspond à une enquête réalisée en 2020 et au nouveau seuil international de trois dollars par personne et par jour, calculé en parité de pouvoir d’achat de 2021.
La publication virale présente donc une donnée réelle, mais elle ne précise ni son année ni sa méthode de calcul. Elle mélange également des données nationales qui peuvent provenir d’années différentes. Elle ne suffit donc pas, à elle seule, à établir un classement actuel et parfaitement comparable des pays les plus pauvres.
Cette précision méthodologique ne diminue toutefois pas la gravité de la situation congolaise.
Plus de huit Congolais sur dix sous le seuil de trois dollars
Dans son rapport Poverty & Equity Brief publié en octobre 2025, la Banque mondiale estime que 85,3 % de la population congolaise vivait avec moins de trois dollars par jour en 2020, contre 78,9 % en 2012.
Cela représentait environ 81,9 millions de personnes en 2020.
La pauvreté était encore plus importante dans les zones rurales, où elle atteignait 93,9 %, contre 75,2 % dans les villes. Elle touchait également 87,3 % des enfants âgés de moins de 15 ans.
La même étude indique que :
45,3 % de la population n’avait pas accès à un service minimal d’eau potable ;
81,7 % ne disposait pas d’un service minimal d’assainissement ;
68,9 % n’avait pas accès à l’électricité ;
la pauvreté multidimensionnelle concernait 88 % de la population.
La Banque mondiale précise néanmoins que le taux de pauvreté établi selon le seuil national congolais était de 56,2 % en 2020. Cette différence s’explique par l’utilisation de deux seuils distincts : le seuil national défini par les autorités congolaises et le seuil international de trois dollars utilisé pour effectuer des comparaisons entre pays.
Les projections préliminaires de la Banque mondiale indiquent que le taux mesuré au seuil international pourrait être descendu autour de 81 % en 2025. Une amélioration statistique est donc possible, mais la pauvreté demeure exceptionnellement élevée.
La Banque mondiale estime par ailleurs que la RDC comptait encore près de 50 millions de personnes en situation d’extrême pauvreté en 2024 selon ses estimations actualisées. Le pays possédait alors le deuxième plus grand nombre de personnes extrêmement pauvres en Afrique subsaharienne.
Consulter le rapport 2025 de la Banque mondiale
Comment un pays qui connaît une forte croissance peut-il rester aussi pauvre ?
Le paradoxe congolais apparaît clairement dans les chiffres.
Selon le Fonds monétaire international, le produit intérieur brut réel de la RDC a progressé de 6,5 % en 2024. Cette croissance a principalement été portée par les industries extractives, dont l’activité a augmenté de 12,2 %, tandis que l’économie non extractive n’a progressé que de 3,5 %.
Pour 2025, le FMI projetait une croissance globale de 5,3 %, contre seulement 3,6 % pour les activités non extractives.
La RDC affiche donc une croissance économique relativement forte, mais celle-ci repose essentiellement sur le cuivre, le cobalt et les autres produits miniers. Elle crée trop peu d’emplois directs et entretient encore des liens insuffisants avec l’agriculture, l’industrie de transformation et les petites entreprises congolaises.
La Banque mondiale parle d’un secteur minier fonctionnant largement comme une « enclave », avec peu de relations économiques internes, une création d’emplois limitée et de faibles retombées pour l’agriculture et les services.
Autrement dit, les exportations augmentent, les entreprises minières produisent davantage et le PIB progresse, mais cette richesse ne parvient pas suffisamment jusqu’aux ménages.
Le FMI relève également une amélioration de certains indicateurs macroéconomiques. L’inflation annuelle est passée de 23,8 % à la fin de 2023 à 11,7 % à la fin de 2024, puis à environ 8,5 % en juin 2025. Les réserves internationales ont aussi progressé.
Mais la stabilité macroéconomique ne suffit pas lorsque la majorité de la population reste privée d’eau, d’électricité, d’emplois décents, d’écoles de qualité et de services de santé accessibles.
En juillet 2025, le FMI a autorisé un décaissement immédiat d’environ 261,9 millions de dollars en faveur de la RDC, portant les décaissements cumulés du programme à environ 523,4 millions de dollars. L’institution a cependant souligné les pressions budgétaires provoquées par la guerre dans l’est, le dépassement de certains objectifs et l’insuffisance des dépenses sociales.
Consulter le communiqué du FMI sur la RDC
La BAD appelle à transformer les richesses en véritable capital de développement
Dans son Rapport pays 2025, la Banque africaine de développement invite la RDC à mieux exploiter ses différentes formes de capital : ressources naturelles, infrastructures, compétences humaines, institutions et capacités financières.
Le message central est important. Posséder du cuivre, du cobalt, de l’or, du lithium, des forêts, de l’eau et des terres agricoles ne garantit pas automatiquement le développement.
Une ressource naturelle ne devient une richesse nationale que lorsqu’elle permet de financer durablement :
l’éducation et la formation professionnelle ;
les hôpitaux et les centres de santé ;
l’électricité et l’accès à l’eau ;
les routes rurales et les infrastructures ;
l’agriculture et la transformation locale ;
les entreprises congolaises ;
la recherche et l’innovation ;
des emplois stables et correctement rémunérés.
La BAD finance notamment des projets agricoles et routiers destinés à réduire la dépendance alimentaire et à connecter les zones de production aux marchés. Elle a, par exemple, approuvé près de 160 millions de dollars pour renforcer la connectivité du parc agro-industriel de Ngandajika.
Mais ces investissements ne produiront leurs effets que si les projets sont correctement exécutés, si les fonds sont protégés contre les détournements et si les infrastructures sont entretenues après leur construction.
Consulter le Rapport pays 2025 de la BAD
La Chine, premier partenaire commercial, mais quelles retombées pour la population ?
La Chine occupe une place centrale dans l’économie congolaise. Elle est le principal débouché de nombreux minerais produits en RDC et plusieurs entreprises chinoises contrôlent ou détiennent des participations importantes dans des projets de cuivre et de cobalt.
Selon l’ambassade de Chine en RDC, les échanges commerciaux entre les deux pays ont dépassé 18,75 milliards de dollars en 2023. La même source affirme que la Chine était alors la première destination des exportations congolaises et le premier pays investisseur en RDC depuis cinq années consécutives.
Ces données proviennent d’une représentation officielle chinoise et doivent être présentées comme telles. Elles montrent néanmoins l’ampleur de la dépendance commerciale de la RDC envers la Chine.
Des projets tels que la centrale hydroélectrique de Busanga, le port sec de Sakania, l’avenue Nzolana et les investissements miniers ont apporté des infrastructures et des capacités de production. La renégociation du partenariat « ressources contre infrastructures » devait également accroître les engagements destinés aux infrastructures congolaises.
Mais une question fondamentale demeure : comment un commerce bilatéral de plusieurs milliards de dollars peut-il coexister avec un taux de pauvreté dépassant 80 % selon le seuil international ?
La réponse se trouve notamment dans la structure même des échanges. La RDC exporte principalement des matières premières et importe des produits manufacturés. Une grande partie de la transformation industrielle, de la technologie et de la valeur ajoutée est ainsi réalisée en dehors du territoire congolais.
Le véritable enjeu n’est donc pas de rompre la coopération avec la Chine, mais de la rééquilibrer. La RDC doit négocier davantage de transformation locale, de transfert de technologie, de sous-traitance congolaise, de formation professionnelle et de création d’emplois.
Consulter les données publiées par l’ambassade de Chine en RDC
La guerre aggrave une pauvreté déjà structurelle
À cette dépendance minière s’ajoute la guerre dans l’est du pays.
La Banque mondiale rapporte qu’entre mai et juin 2025, environ un ménage sur quatre interrogé dans l’est de la RDC avait connu un déplacement. Les pillages, la destruction des activités commerciales, la fermeture de certaines routes et la perturbation des chaînes d’approvisionnement ont aggravé le chômage et l’insécurité alimentaire.
Le FMI reconnaît également que l’intensification du conflit a fortement pesé sur le budget national. Les dépenses exceptionnelles de sécurité ont augmenté, tandis que certains objectifs relatifs aux dépenses sociales n’ont pas été atteints.
La guerre ne détruit donc pas seulement des vies. Elle détourne également vers l’urgence militaire des ressources qui auraient pu financer l’enseignement, la santé, l’agriculture et les infrastructures.
Cependant, le conflit ne peut pas tout expliquer. La pauvreté congolaise est aussi liée à plusieurs décennies de mauvaise gouvernance, de corruption, de faiblesse administrative, d’insuffisance des infrastructures et d’absence de diversification économique.
Le chiffre de 85,3 % est surtout un verdict politique
La publication virale doit être corrigée sur un point essentiel : le taux de 85,3 % ne décrit pas automatiquement la situation exacte de 2025 ou de 2026. Il provient d’une enquête de 2020 et repose sur le seuil international de trois dollars par jour.
Mais cette correction ne doit pas servir à banaliser le problème.
Même ramenée autour de 81 % selon les projections préliminaires pour 2025, la pauvreté demeure massive. Elle révèle l’échec collectif de l’État à transformer la croissance économique et les ressources naturelles en amélioration durable des conditions de vie.
Le véritable bilan du pouvoir ne doit donc pas être mesuré uniquement par le taux de croissance, la stabilité du franc congolais, le niveau des réserves ou le nombre d’accords signés avec les partenaires étrangers.
Il doit être mesuré à partir de questions concrètes :
Les familles mangent-elles mieux ? Les jeunes trouvent-ils un emploi ? Les villages disposent-ils d’électricité et d’eau potable ? Les agriculteurs peuvent-ils acheminer leur production ? Les enfants étudient-ils dans de bonnes conditions ? Les minerais congolais créent-ils suffisamment d’industries et d’emplois en RDC ?
Tant que la réponse restera négative pour la majorité de la population, la croissance congolaise restera une croissance sans véritable développement.
La RDC n’est pas pauvre parce qu’elle manque de richesses. Elle demeure pauvre parce que ses richesses sont encore insuffisamment transformées en services publics, en entreprises locales, en compétences, en infrastructures et en emplois.
C’est ce modèle qu’il faut changer.





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